Interdits des femmes chez les Bashi : 12 miziro à repenser
Mashi Facile · Culture & société
Du pilon à la calebasse, de la vache au sifflet : douze miziro qui ont longtemps réglé la vie des femmes au Bushi, entre prudence, pudeur et domination.
Mashi FacileLecture : 6 minBushi, Sud-Kivu
Je ne sais pas si ces interdits, que d’aucuns qualifieraient d’archaïques, sont toujours observés de nos jours. Mais qu’ils le soient encore ou non, ils doivent être considérés comme une atteinte aux droits de la femme.
Certains se présentent comme des mesures de protection : préserver le corps, la pudeur ou la paix du ménage. D’autres affichent sans détour leur raison d’être, maintenir la femme sous l’autorité de son mari. Tous méritent d’être connus, ne serait-ce que pour comprendre d’où nous venons.
Ustensiles & foyerCorps & pudeurAutorité du mariBétail
Ne jamais casser le pilon
usivunje mutwangiyo
C’est un mauvais présage. Si par malheur elle cassait cet objet, la femme devait s’abstenir de rapports conjugaux, car elle était frappée d’une peine de muziro. Il fallait au préalable l’intervention du mufumu, qui administrait aux époux un produit médicinal.
Ustensiles & foyer
Ne jamais frapper quelqu’un avec le malaxeur, ni le casser en préparant le foufou
usipigane na mwiko ao uivunje mu ugali wakati unasonga
Cet objet est concerné par deux sortes d’interdits. Il ne peut être cassé pendant le malaxage du foufou. Il ne peut pas non plus servir d’arme : ni l’époux ni l’épouse ne peut s’en servir pour frapper son conjoint lors d’une dispute.
Si cela arrivait, il fallait absolument faire appel au mufumu, comme pour les autres miziro, et garder la continence jusqu’à son intervention.
Ustensiles & foyer
Ne jamais sortir de sa hutte une fois la farine versée dans l’eau
Dès que la préparation du foufou a commencé, la femme ne doit plus quitter sa hutte avant d’avoir terminé.
Ustensiles & foyer
Ne jamais aller à la source sans calebasse
Une femme mariée ne peut pas descendre à la rivière sans un récipient pour rapporter de l’eau. La raison : les veuves sont obligées d’aller se laver à la rivière pour lever leur deuil.
Une femme qui irait à la rivière sans calebasse ressemblerait donc à une veuve, ce qui constitue une injure grave envers son mari.
Autorité du mari
Ne pas aller couper l’herbe deux fois dans la même journée
La femme mushi ne doit pas aller couper l’herbe destinée à embellir sa hutte deux fois de suite dans la journée, de peur qu’elle n’y retrouve un amant.
Autorité du mari
Ne pas sauter par-dessus une corde tendue
De peur qu’elle ne tombe à la renverse et que les enfants ne voient sa nudité.
Corps & pudeur
Ne jamais quitter le foyer en l’absence du mari
kubunga
Une femme ne peut jamais quitter son foyer quand son mari est absent, afin d’éviter qu’il ne l’accuse d’avoir emporté ou volé ses biens.
Autorité du mari
Ne jamais donner un coup de pied à son mari
cipasi / kipasi
Le coup pourrait atteindre les organes génitaux de l’homme et les endommager.
Autorité du mari
Ne pas grimper aux arbres ni sur les toits
La femme risquerait d’abîmer ses organes en montant comme en descendant. C’est aussi un interdit de pudeur : il est exclu qu’une femme soit perchée sur un toit ou dans un arbre, de peur d’exposer sa nudité à tous. Rappelons que les femmes ne portaient alors ni sous-vêtement ni pantalon.
Corps & pudeur
Ne jamais construire une hutte
Il est strictement interdit à une femme de bâtir une maison.
Autorité du mari
Ne pas traire la vache ni toucher au lait
kukama e’nkafu
Sinon, croyait-on, la vache ne donnerait plus de lait, ou bien un lait trop liquide et sans consistance.
Bétail
Ne pas siffler
kushungurha
Siffler est un acte d’autorité et de liberté. Ce geste est défendu à la femme parce qu’elle est placée sous l’autorité de son mari.
Autorité du mari
Protéger la femme, ou la tenir ? Derrière chaque interdit, la même question revient.
Et aujourd’hui, qu’en pensons-nous ?
Prenons le temps de regarder chaque interdit en face. Qui en tire profit, et qui en paie le prix ? Pourquoi la femme qui casse un pilon doit-elle se priver de son mari, alors que l’homme qui la frappe avec le malaxeur partage simplement la même purification ? Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas bâtir une maison, quand tant de mères au Bushi élèvent seules leurs enfants et font vivre leur foyer ? Si le lait tournait vraiment entre les mains d’une femme, comment expliquer que des femmes traient aujourd’hui des vaches partout dans le monde sans que le lait ne s’en ressente ?
Certaines de ces règles répondaient à des réalités d’une autre époque, comme l’absence de sous-vêtements ou la crainte des accusations de vol. Ces réalités ont changé. D’autres reposent sur la seule idée que la femme doit être surveillée, soupçonnée et tenue. Une tradition mérite d’être transmise quand elle protège et rassemble ; elle mérite d’être remise en question quand elle humilie ou enferme.
Alors, posons-nous honnêtement la question : ces croyances ont-elles encore un sens au XXIe siècle ? Lesquelles peut-on garder comme mémoire de notre culture, et lesquelles faut-il laisser derrière nous ? Et surtout, que dirions-nous si nos filles devaient encore les respecter demain ?
Ce qu’il en reste
Pris un à un, ces interdits semblent parfois anodins : un pilon, une calebasse, un sifflement. Pris ensemble, ils dessinent une vie où la femme ne peut ni bâtir, ni traire, ni grimper, ni partir, ni même siffler.
Les connaître, c’est garder la mémoire du Bushi. Les interroger, c’est refuser qu’ils continuent de dicter la place des femmes aujourd’hui.
Et vous, avez-vous entendu parler de ces miziro dans votre famille ? Certains sont-ils encore respectés autour de vous ?